"L'esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances" Albert SCHWEITZER.
Les Français changent ! Ah oui ? Mais dans quel sens ? Voilà une question à laquelle peinent à répondre diverses enquêtes, européennes et françaises, publiées récemment. D'abord sur l'essentiel. A la question « Que manque-t-il à votre bonheur ? », les Italiens et les Allemands répondent « l'amour » ; les Français, à plus de 60 %, « l'argent ». Remarque faite que ceux qui font cette réponse en manquent effectivement, la revendication du pouvoir d'achat n'est pas près de s'éteindre. Sur le plan personnel et familial en revanche, les Français font leur affaire de la quête du bonheur. Mais que si la vie personnelle va, c'est la société qui ne va pas.
Cela ne serait que la confirmation de l'insatisfaction nationale traditionnelle à l'égard du fonctionnement économique et social si d'autres réponses ne venaient y ajouter quelques signes, dont certains positifs. Ainsi, quand on leur demande de quoi ils attendent le plus de satisfactions, les Français indiquent dans l'ordre : la famille, le travail, les amis, les loisirs et, loin derrière, la religion et la politique. Cette tendance marquée à l'individualisation (qui n'est pas exactement de l'individualisme) est confirmée par la remontée du travail et de l'épargne dans la hiérarchie des valeurs des ménages. Apparemment, l'idéologie présumée des 35 heures a encore la vie devant elle. Et, malgré les contradictions nées de la crise, celle du « travailler plus pour gagner plus », même si elle peut séduire en dépit du leurre qui la fonde, attend la semaine des quatre jeudi pour produire ses effets.
Mais ce relativisme et ce réalisme n'affaiblissent pas la puissante demande d'égalité, qui est une des constantes de notre mentalité collective. Au contraire, elle a supplanté depuis quelques années celle de liberté, naguère affichée en premier et maintenant en second. On voit en même temps remonter les demandes de justice sociale et d'intervention de l'Etat, toujours présumé pouvoir y contribuer. De cette variété de réactions, parfois apparemment contradictoires, on peut tirer quelques pistes. Les Français se sentent libres, et comptent d'abord sur eux-mêmes pour faire leur bonheur, y compris par le travail. Mais ils continuent de juger que le jeu social n'est pas juste et que l'Etat doit y remédier. De tout cela se dégage une manière de relativisme positif, non exempt de revendications mais qui - au contraire des vaticinations du Gouvernement - annonce des pulsions de révolte voire révolutionnaires. Y a-t-il pas grève les 26 mai et 13 juin ?