"L'esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances" Albert SCHWEITZER.
Dix ans après les bombardements de l'Otan contre la République fédérale de Yougoslavie, de mars à juin 1999, l'heure n'est pas à la guerre dans les Balkans occidentaux. Le scénario catastrophe après la proclamation, le 17 février 2008, de l'indépendance de la Serbie du Kosovo, ne s'est pas produit.
Certes ! Mais les tensions sont loin d'avoir disparu dans cette région, qui demeure la plus fragmentée d'Europe. Et elles peuvent toujours dégénérer entre des communautés et des pays qui n'ont pas refermé les blessures des guerres balkaniques. Le calme relatif ne peut faire illusion. Il est toujours assuré en grande partie par une importante présence étrangère, européenne de plus en plus, et la Bosnie-Herzégovine reste toujours sous quasi-mandat international. Car, contrairement à une fausse impression, la communauté internationale n'a pas abandonné la région à ses vieux démons.
C'est même, comme le souligne un diplomate, « un exemple d'une excellente coopération entre l'Union européenne et les Etats-Unis ». Le vice-président américain, Joe Biden, s’était d’ailleurs rendu, pendant la semaine du 18 mai, au Kosovo, en Serbie et en Bosnie-Herzégovine. Une région où les Etats-Unis jouissent toujours d'un grand prestige. Paradoxalement, les Européens espèrent que Washington utilise ce prestige, gagné pour avoir mis un terme à la guerre au Kosovo, pour faire évoluer les Balkans vers leur intégration à l'Europe.
La présence est aussi financière. Le Kosovo, dont l'indépendance a été reconnue par près d'une soixantaine d'Etats, a même fait son entrée au FMI, en dépit de l'opposition de Belgrade et de Moscou. Pour sa part, l'Union européenne a mis sous véritable perfusion financière son budget. La Bosnie a conclu en mai un accord de crédit relais de 1,2 milliard d'euros avec le FMI.
Mais cette aide extérieure ne peut masquer la fragilité des Balkans occidentaux. Comme le reste du monde, ils ont été touchés de plein fouet par la crise économique. Au Kosovo, le chômage est même estimé à 45 % de la population active. Les investissements directs étrangers dans l'ensemble de la région des Balkans devraient diminuer de 45 % cette année.
Sur le terrain, la situation en Bosnie-Herzégovine tend à se détériorer, alors que les menaces sécessionnistes de la République serbe de Bosnie se font toujours pressantes. Au Kosovo, l'intégration de la minorité serbe est loin d'être réalisée. Largement parce que Belgrade fait encore tout son possible pour se servir du levier des Serbes du Kosovo pour saper l'indépendance de son ancienne province.
Les pays des Balkans ne sont pas cependant les seuls en cause. Face aux tensions entre Belgrade et Pristina, la Russie, qui n'a pourtant pas un intérêt stratégique direct dans l'ex-Yougoslavie à la différence des anciennes républiques soviétiques de Géorgie ou d'Ukraine, se sert de cette situation pour jouer sa carte face à l'Occident. En outre, les conflits bilatéraux - frontaliers, sur la question du retour des réfugiés, des visas - sont légion. On est encore très loin du bon voisinage et de la coopération prônés par l'Europe.
Américains et Européens sont néanmoins d'accord sur un point essentiel : la stabilisation définitive de la région passe par la perspective d'une adhésion des pays balkaniques un jour à l'Union européenne. Mais cette marche est aujourd'hui arrêtée. L'Europe à vingt-sept, après avoir intégré douze pays en 2004 et 2007, éprouve une certaine lassitude dans ses élargissements. Toute nouvelle adhésion est aujourd'hui bloquée faute de l'adoption du traité de Lisbonne, même si l'Union européenne répète que tous les pays des Balkans ont vocation à devenir membres. Pour une question de nom, la Grèce continue de s'opposer à la marche vers l'Otan et l'Union européenne de l'Ancienne République yougoslave de Macédoine. Même si finalement Athènes et Skopje pourraient s'entendre sur le nom du pays, vraisemblablement République de Macédoine du Nord, la Grèce hésite toujours à donner un accord sur la désignation de la langue. Au nom de l'antériorité, la Slovénie empêche l'entrée dans l'Union de la Croatie pour une question de frontière et d'accès maritime. Quant à la Serbie, outre son refus de reconnaître le Kosovo, son statut de candidat à l'Union dépend encore de l'arrestation de Ratko Mladic et de Goran Hadzic, les deux derniers Serbes inculpés pour crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, toujours en fuite. Au mieux, l'adhésion de la Croatie pourrait se faire en 2011 ou 2012. Pour les autres, rien n'est envisageable avant 2015.
A moins que l'Europe récupère de son « coup de pompe ». On peut en douter alors que, face à une crise d'une ampleur inconnue depuis 1945, la tentation du repli sur soi est de plus en plus forte. Pourtant le moment est mal venu pour l'Europe de prendre une « année sabbatique », selon l'expression du commissaire à l'Elargissement, Olli Rehn.