"L'esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances" Albert SCHWEITZER.
Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et nombre d'autres responsables politiques s’étaient retrouvés à Libreville pour les obsèques d'Omar Bongo qui, pendant quarante-deux ans à la tête du Gabon, a été le pilier de l’énigmatique relation entre la France et ses anciennes colonies africaines. L'enterrement du dirigeant qui fut installé en 1967 au pouvoir par Jacques Foccart, le premier « monsieur Afrique » du général de Gaulle, et qui, depuis 1967, avait tissé des liens étroits avec tous les présidents de la Ve République sans exception, porte-t-il définitivement l’estocade à la Françafrique ? En optant pour une présidence de « rupture », le président Sarkozy s'était très nettement engagé pour mettre un terme aux pratiques de ses prédécesseurs, donc à la Françafrique, ce néologisme inventé par le président ivoirien Houphouët-Boigny en 1973, mais qui a surtout symbolisé une forme obscure et détestable de néocolonialisme.
Timidement, Nicolas Sarkozy a amorcé un tournant. La rupture a évidemment des limites. Le premier changement annoncé est d'ordre militaire. La France s'est engagée à ne plus jouer les « gendarmes de l'Afrique » en venant au secours des dirigeants de l'Afrique francophone, en échange parfois d'un financement, discret, des hommes politiques français. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 prévoit ainsi la renégociation des accords de défense qui avaient été conclus « à un moment historique, la fin de la décolonisation » avec huit pays africains. Ces accords, dont de nombreuses clauses sont restées secrètes, permettaient de faire appel aux forces françaises pour la défense intérieure et extérieure d'un des pays signataires.
Parallèlement, la France a réduit sa présence militaire permanente de 30.000 soldats au début des années 1960 à moins de 10.000 déployés sur sept « pôles » actuellement (Djibouti, Sénégal, Gabon, Tchad, Côté d'Ivoire, République centrafricaine et frontière tchadienne du Darfour). Le Livre blanc prévoyait de la reconfigurer autour de deux grands pôles, un par façade, atlantique et orientale, du continent et de préserver des forces dans la zone du Sahel. Mais les arbitrages ne sont pas faciles. Si la base d'Abidjan devrait être fermée, celle de Libreville et de Dakar seraient maintenues.
Mais c'est économiquement que le changement est le plus net. Volontairement ou involontairement, le désinvestissement des entreprises a déjà commencé et la présence hexagonale, comme le soulignait « Le Monde diplomatique », se résume désormais à « une vingtaine de groupes moyens et grands ». Largement, note un rapport d'information sur « la politique de la France en Afrique » de l'Assemblée nationale , achevé à l'automne dernier, parce que l'Afrique est aujourd'hui « perçue comme un marché marginal » par rapport à l'Asie. Egalement parce que les responsables français ont tardé à prendre la mesure de la profonde mutation de l'Afrique. « L'Afrique, ces derniers temps, a plus bougé que le regard français sur l'Afrique », note ainsi le député Jacques Remiller.
L'autre raison est aussi que la politique française est difficilement lisible. Les commentateurs en Afrique n'ont cessé d'opposer le discours de Dakar du président Sarkozy de juillet 2007 sur « l'homme africain » hors de l'histoire à son engagement de février 2008 au Cap d'une « refondation » des relations. Cette réduction de la présence et ses hésitations françaises ne sont pas sans conséquences. Des acteurs comme la Chine, les Etats-Unis, l'Inde même le Brésil se renforcent en Afrique subsaharienne, profitant de ce vide relatif. « La Chine enterre la Françafrique », soulignaient deux journalistes, Serge Michel et Michel Beuret, dans un récent ouvrage. Le retrait n'est pas qu'économique mais politique. Omar Bongo, soulignaient-ils, aimait la France, mais il a accompli aussi dix voyages officiels en Chine.
« La Françafrique est morte ! Vive la Chinafrique ? » On n'en est pas là. Paradoxalement le vœu de Jean-Marie Bockel en janvier 2008 de signer son « acte de décès » n'a toujours pas été exaucé. Un vœu qui, sous la pression d'Omar Bongo, lui avait coûté son portefeuille de secrétaire d'Etat à la Coopération. Car la rupture souhaitée par le candidat Sarkozy passe toujours par l'introduction d'une plus grande transparence dans les relations, politiques, militaires et économiques, entre la France et les pays africains. La commission parlementaire Remiller réclamait, prudemment, un « renforcement du rôle du Parlement en matière de contrôle » de la politique africaine de la France et l'établissement d'un véritable partenariat. Ce qui supposerait un abandon, véritable, du « domaine réservé » en la matière de l'Elysée.
Mais il y a un autre signal à donner pour enterrer la Françafrique, d'ordre judiciaire. La justice française donnera-t-elle suite à la plainte de l'ONG Transparency International et l'association Sherpa sur les patrimoines en France de Denis Sassou-Nguesso du Congo Brazzaville, Teodoro Obiang Nguema de Guinée équatoriale et d'Omar Bongo ? La rupture n'est pas encore gagnée. En attendant, le rôle de la France en Afrique francophone, lui, tend bien à s'amenuiser.