"L'esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances" Albert SCHWEITZER.
Les partis de droite en Europe, en se présentant avec succès en protecteurs des citoyens face à la crise économique, confortent leur emprise politique sur le continent et plongent les sociaux-démocrates dans une grave crise identitaire.
Les élections au Parlement européen ont confirmé une tendance de plus en plus nette depuis la fin des années 1990: l'Europe vote conservateur.
Les partis de centre-droit, regroupés au sein du Parti populaire européen (PPE), restent la principale force politique de l'hémicycle, avec 263 des 736 sièges, soit 35,7% des élus, presque autant en proportion que dans le Parlement sortant.
Si l'on y ajoute une cinquantaine d'eurodéputés de droite britanniques, polonais et tchèques, qui entendent former un groupe distinct et plus eurosceptique, cette suprématie est encore plus nette. Et avec les souverainistes et nationalistes, le Parlement de Strasbourg penche très nettement du côté conservateur.
Quelques arguments ont été avancés pour tenter d'analyser un phénomène qui, s'il s'est accéléré le 7 juin, a démarré dès 1989, apogée de la représentation de la gauche européenne au Parlement de Strasbourg : le taux d'abstention, record, a tenu éloigné des bureaux de vote les jeunes et les catégories populaires, traditionnellement les plus favorables à la gauche ; le Vieux Continent, qui porte bien son nom, voit sa population vieillir, et comme le rappelle le politologue Roland Cayrol, « plus on avance en âge et plus on vote à droite » ; enfin, dans la plupart des pays européens, la droite s'est présentée le plus souvent unie quand la gauche est presque toujours dispersée comme en France et/ou divisée, même sous un sigle commun comme en Italie.
Certes ! Mais tout cela ne suffit pas à expliquer l'inexplicable. Pourquoi les électeurs européens, presque tous touchés par la crise financière historique qui secoue la planète depuis des mois, n'ont-ils pas saisi l'occasion de ce scrutin pour sanctionner les Partis conservateurs et libéraux, principaux artisans de la dérive financière des années 1980 ? Pourquoi n'ont-ils pas reporté leurs voix sur les partis de centre gauche, pourfendeurs traditionnels du capitalisme et de ses dérives et porteur d'un projet social, protecteur et réformiste ? Car c'est tout le contraire qui s'est produit. Non seulement les partis sociaux-démocrates au pouvoir ont été sanctionnés (au Royaume-Uni, mais aussi en Espagne, en Autriche, en Hongrie, au Portugal) ; mais même les partis de centre gauche installés dans l'opposition, qui auraient pu offrir une alternative politique ont été laminés, en particulier en France et en Italie.
La principale réponse à ce rendez-vous manqué avec la social-démocratie européenne réside dans la stratégie des partis de droite depuis le début de la crise. Les gouvernements conservateurs ont régulé, sont intervenus massivement dans l'économie, ont fait un large usage de la dépense publique, ont activé les politiques de protection sociale. Le gouvernement d'Angela Merkel n'a pas hésité à nationaliser partiellement la deuxième banque du pays (Commerzbank) et complètement une autre (HRE). Elle a augmenté les retraites et les allocations familiales. Nicolas Sarkozy a soutenu à coups de milliards d'euros l'industrie automobile et incité les constructeurs à fabriquer en France et si possible à rapatrier la production de Slovaquie. Il a fustigé avec autant de fougue qu'un Mitterrand en son temps « le capitalisme des spéculateurs » et les « prédateurs (...) qui se payent sur la bête » !
Bref, la droite a endossé les habits de l'Etat providence et fait main basse sur les bonnes vieilles recettes de la social-démocratie.
Soulignons au passage que, ce sont ceux qui ont passé le plus clair de leur temps à dénigrer les anciennes recettes de l’action publique de gauche (relance par le déficit, baisse du coût de l’argent, création monétaire et subvention publique à l’économie) qui l’ont mise en œuvre : les droites européennes instruites par le précédent de 1929 et qui ont jeté par-dessus bord leurs convictions les plus solides. Quand il s’agit de sauver le capitalisme, la droite renie tous ses dogmes.
Certes, la crise n’a pas profité à la gauche. En même temps, il serait mal venu de prendre la social-démocratie comme seul bouc-émissaire.
Cependant la social-démocratie est actuellement en panne parce qu’elle n’a plus d’utopie nouvelle à faire partager. Son programme historique a été réalisé pour l’essentiel. N’en déplaise à la droite qui se pare des plumes du paon, c’est grâce à la social-démocratie qu’existent « les stabilisateurs automatiques » mot jargonnant qui désigne en réalité les grandes conquêtes sociales de la gauche : salaire minimum, assurance chômage, retraite, RMI, ou assurance-maladie.
La social-démocratie doit sortir de sa torpeur afin de se réinventer. Il incombe aux socio-démocrates de faire preuve de sursaut en définissant une stratégie nouvelle assise sur des idées novatrices et porteuses d’un réel changement. Il urge qu’ils reprennent les questions sociales à la base sinon à là racine. S’attaquer aux inégalités de naissance, créer un nouvel élan de solidarité, redéfinir le rapport capital-travail, revoir les compromis sur les grands sujets de société (immigration, incivilités, problèmes des banlieues), se réapproprier sans dogmatisme aucun les questions liées à la retraite et à la santé, porter un regard social-écologique sur le monde : Tels sont quelques sujets sur lesquels doivent commencer à plancher les socialistes de tout bord, sans complexes et sans idéologies.
Enfin, c'est du côté des solutions que la social-démocratie doit progresser. En inventant, par exemple, de nouveaux types de partage de la richesse, mieux adaptés à la société à la fois ouverte et individualiste du XXIe siècle.