"L'esprit né de la vérité a plus de puissance que la force des circonstances" Albert SCHWEITZER.
Les électeurs européens sont en colère. L'idée européenne, telle qu'elle se construit depuis Maastricht, est la grande blessée du scrutin de dimanche. Si l'on ajoute aux abstentionnistes les électeurs qui, dans toute l'Europe, ont voté pour un parti europhobe ou eurosceptique, on constate qu'environ un tiers seulement des citoyens de l'Union ont soutenu positivement par leur bulletin de vote le projet européen. À l'évidence, l'Europe actuelle, qui donne l'apparence de se faire sans les peuples ou contre les peuples (à votre bon ou mauvais souvenir du référendum de 2005!), ne fait plus recette. Cette Europe qui a eu l'intelligence de créer l'euro mais sans se donner les moyens de le gérer ; cette Europe qui, à bon escient, supprime les frontières intérieures mais sans se doter de la politique ni de l'outil qui permettront de protéger les frontières extérieures ; cette Europe a non seulement cessé de faire rêver, mais elle est victime, partout ou presque, d'une hostilité grandissante. Si elle veut regagner la confiance ou le cœur des Européens, elle doit muter ou renouveler ses pratiques : en clair, elle doit se réformer dans toute sa plénitude. Elle doit s'engager sur le chemin durable de la croissance et de l'emploi.
La France a envoyé, dimanche, un message dépourvu de toute ambiguïté : une politique austéritaire a très peu de chance d'être acceptée. L'évolution de la conjoncture française prouve, par ailleurs, que la stratégie économique demandée à la France (par Bruxelles) est préjudiciable à la croissance hexagonale. Si cette politique se poursuit, compte tenu du chaos politique français, la situation risque de se compliquer. L’Allemagne a bien évidemment une petite part de responsabilité dans cette situation (certes, n'occultons pas notre large part de responsabilité !) puisqu'elle encourage les institutions européennes à accentuer la pression sur Paris. Il suffit aussi de regarder comment les médias conservateurs et les élus CDU et CSU tirent à boulets rouges sur la France, rajoutant un sentiment de défiance et une pression supplémentaire sur le gouvernement français.
Pourtant, la stratégie menée avec l'Italie ou l'Espagne en 2011 d'imposer l'austérité malgré tout semble toujours la stratégie officielle, mais elle est inapplicable. Toute crise économique ou politique de grande ampleur en France serait désastreuse pour l'Allemagne car la France ne peut être « sauvée » comme la Grèce... Mais céder à la France autrement qu'en lui donnant un peu de répit (par exemple, un an de plus pour atteindre les 3 % contre des « réformes » accélérées) contraindrait certes la chancelière à devoir affronter les critiques en Allemagne, mais aussi en Europe. De même les dirigeants européens qui ont mené les politiques d'austérité dans l'esprit souhaité par Berlin ne l'accepteraient guère. Mais à quel prix pour l'Europe? Au risque de la continuité de la crise ? Au risque de plomber la croissance européenne pendant au moins une décennie? Pourquoi donc ne pas trouver une alternative qui épargnerait aux Français les « efforts » demandés aux Grecs, aux Espagnols, aux Portugais ? En clair, pourquoi ne pas accorder un nouveau délai à la France pour atteindre son objectif de stabilité?
Ne nous berçons pas d'illusions! Le drame en France comme en Europe - mais en France davantage que dans le reste de l'Europe - ,ce n'est pas principalement le rejet de la construction européenne. Ce n'est pas non plus, comme certains voudraient nous le faire croire, la tentation d'un fascisme supposé ou réel.C'est fondamentalement un mécontentement matériel causé par les difficultés économiques et le chômage. C'est une angoisse sourde, profonde, collective et personnelle, causée par ce qui est perçu comme l'évidence du déclin historique du continent européen. C'est le sentiment de dépossession culturelle et morale des nations qui craignent d'être passées au hachoir de la mondialisation (je note personnellement que la mondialisation peut être une aventure collective bénéfique si on s'en donne les moyens) . C'est le pressentiment que l'avenir de nos enfants sera moins prospère et moins heureux. C'est une colère froide contre toutes les «élites» institutionnelles - dont les eurocrates ne sont qu'un avatar particulièrement caricaturé – accusées, parfois à tort d'impuissance et, plus grave, d'indifférence aux malheurs des peuples.
Prenons garde! Si ces « élites » n'entendent pas l'avertissement des électeurs et des abstentionnistes, si elles ne tirent pas les leçons politiques du séisme de dimanche, si elles reviennent à leurs petites affaires comme si de rien n'était, ces «élites», nationales et européennes, s'exposent à une «réplique» qui pourrait bien ne laisser derrière elle qu'une Europe en phase de décomposition avancée voire en ruine.